Archive for ‘Uncategorized’

mai 11th, 2015

Se mettre en perspectives à Cannes

Vendredi dernier, j’ai assisté à un séminaire à Cannes qui s’est avéré très saisissant. Il était dédié au travail, et notamment, s’étendait sur la question du temps de travail. Evidemment, nous avons eu droit aux interventions courantes dans ce genre de question. Mais l’une d’elles m’a semblé plus palpitante que les autres, car elle s’extrayait de la situation pour obtenir une vision d’ensemble. Elle remettait les choses en perspective. A l’inverse des autres, l’intervenant y démontrait pour quelles raisons l’humanité allait travailler moins pour gagner toujours plus. Et ce n’était pas un délire : ce processus était, expliquait-il, déjà à l’oeuvre, et ce depuis des décennies. Les innovations qui ont émergé au cours de la révolution industrielle nous ont en effet permis de nous enrichir collectivement, de vivre dans de bien meilleures conditions, non seulement avec une plus grande espérance de vie mais aussi en meilleure santé. Les emplois que nous occupons aujourd’hui exigent moins de temps et menacent moins notre santé qu’autrefois. On oublie un peu vite que nous profitons actuellement d’une santé, d’une espérance de vie et d’un niveau de vie dont ne pouvaient même pas rêver les rois et la noblesse au Moyen Âge ! Le scénario-catastrophe selon lequel nous devrons à l’avenir tous travailler jusqu’à cent ans est par conséquent dénué de tout fondement : c’est plutôt l’inverse qui va se produire. La recherche scientifique rend l’homme plus productif et lui permet de travailler de moins en moins longtemps et de moins en moins dur, tout en gagnant en valeur ajoutée. En Europe, le temps où la moitié de la population était active dans le secteur de l’agriculture est désormais terminé, et ce, grâce aux engins agricoles, aux engrais, aux modifications génétiques et aux techniques d’agriculture améliorées. Au cours des deux derniers siècles, nous avons surtout dédié l’augmentation collective de notre espérance de vie et de notre richesse à davantage de temps libre. Le fait que nous devons aujourd’hui à nouveau travailler plus longtemps n’est qu’un phénomène provisoire. Nous avons en effet pris une avance sur des fonds que nous n’avions pas encore constitués. Mais l’estimation la plus rationnelle touchant notre avenir actuel nous laisse deviner qu’il y aura toujours plus de richesse, moins de travail et davantage de temps libre. Ce séminaire à Cannes – suivez le lien pour le contact de l’organisateur – a été une vraie bouffée d’optimisme face au marasme ambiant.

mai 11th, 2015

La guerre contre les pauvres, et après ?

Il y a cinquante ans Lyndon Johnson déclarait la guerre à la pauvreté. Depuis, son héritage est régulièrement remis en cause, soulignant la difficulté américaine d’aborder la question sociale. En 1964, Lyndon Johnson prononce son premier discours sur l’état de l’union et déclare la “guerre à la pauvreté”. Barack Obama a, quant à lui, employé cette tribune mardi 29 janvier pour parler d’inégalités. Cinquante ans plus tard, la question sociale fait un retour marqué aux Etats-Unis, mais le changement de ton est notoire. A l’ère des 99%, toucher le plus grand nombre est la priorité. Ce fut le cruel enseignement de la guerre à la pauvreté, toute politique de redistribution risque de se heurter à l’individualisme. Pourtant, à l’époque un best seller consulté à la Maison Blanche avait su toucher les Américains au coeur, The other America. Poverty in the United States, (L’autre Amérique, la pauvreté aux Etats-Unis). Son auteur, le journaliste Michael Harrington, enquête sur le sort des oubliés du rêve américain, près de 50 millions de personnes, dit-il. Travailleurs non qualifiés et/ou migrants, personnes âgées, membres des minorités, tous étaient devenus invisibles selon Harrington, alors que se construisait l’utopie suburbaine. Porté par le mouvement pour les droits civiques, Lyndon Johnson trouve dans la lutte contre la pauvreté, qui afflige d’abord les noirs, un thème pour rassembler le pays tout entier et lancer un vaste programme de réformes sociales. C’est notamment à cette occasion que sont créées les aides médicales pour les plus pauvres et les personnes âgées. Cinquante ans plus tard, Lyndon Johnson et Michael Harrington pèsent toujours sur la conscience américaine, signe des difficultés à confronter un problème persistant dans le pays le plus riche du monde. En émule de Michael Harrington, le journaliste Sasha Abramsky dénonce ce qu’il considère comme une faillite morale. Dans son livre The American way of poverty, how the other half still lives (La pauvreté façon américaine, comment l’autre moitié survit), il visite certains des endroits les plus pauvres du pays, comme le fit son modèle. La misère est toujours là, constate-t-il, à la différence que les bons alimentaires, créés en 1964, forment aujourd’hui la base d’une économie de l’indigence. Dès les années 1970, il est évident que la pauvreté ne reculerait pas. Et si Sacha Abramsky se refuse à mettre en cause le programme social de Johnson, il regrette plutôt que l’on ne soit pas allé plus loin et que l’on ait fait le choix de lentement détricoter ce fragile filet de protection sociale. Celui qui allait être le principal artisan de ce démantèlement était un opposant des premiers jours. Ronald Reagan raconte dès 1964 dans un discours de campagne comment la femme d’un ouvrier souhaitait, selon lui, obtenir le divorce afin d’augmenter le montant de ses allocations familiales. La figure bien utile du pauvre indigne est née.

mai 11th, 2015

Shakespear et les USA

Dans le University Poem, Vladimir Nabokov décrit un Cambridge où le travail universitaire n’offre que peu de réconfort aux amours timides, et dresse un aimable tableau kitsch montrant sous un jour favorable ce qui est généralement tenu pour être l’un des défauts des institutions de savoir, la nonchalance. Nicholas Kristof, chroniqueur au New York Times, s’en est récemment ému, au point de lancer un véritable cri du cœur, « Professeurs, nous avons besoin de vous ». Les intellectuels, dans leur majorité, se sont coupés du monde, selon lui. Le savoir est devenu technique. Peu d’universitaires prennent le soin de s’adresser au gentilhomme éclairé et préfèrent converser avec leurs pairs, sous l’impulsion d’une institution qui pénalise ceux qui sortent des clous. Ce mouvement de repli ne s’explique pas par de l’indifférence envers le monde extérieur. De nouveaux acteurs pèsent aujourd’hui sur la vie des universités américaines et en influencent la marche : les think tanks, les fondations, les entreprises de l’éducation et des sociétés de capital-risque, comme le souligne le sociologue Steven Ward. Une récente affaire illustre le dérèglement de la machine à produire des connaissances. L’université Columbia vient en effet de renvoyer deux professeurs parce qu’ils ne récoltaient pas suffisamment de fonds de recherche. « Ironiquement, écrit l’hebdomadaire The Nation, ils incarnent tous les deux le type d’intellectuels engagés dont se languit Nicholas Kristof.” Il s’agit de Carole Vance et de Kim Hopper. La première travaille sur le genre, la santé et les droits de l’homme. Elle collaborait de manière étroite non seulement avec ses collègues universitaires, mais aussi des praticiens et des militants. La seconde est l’une des plus grandes spécialistes de l’exclusion sociale, très en lien avec les ONG œuvrant auprès des sdf. En 2013, le journal de l’association américaine d’anthropologie avait salué son engagement social. La Mailman School of Public de Columbia, le centre de recherche dont elles dépendaient toutes deux, suit un modèle aujourd’hui répandu qui demande aux professeurs de financer une grande partie de leurs salaires en levant des fonds de recherche. S’en suit une course bureaucratique auprès des mécènes, philanthropes, agences gouvernementales. Beaucoup d’énergie s’y perd et l’esprit s’affadit à force de devoir montrer patte blanche. « Récemment, les exigences ont été relevées. On demande maintenant aux professeurs de trouver à financer de 40% à 70%, voire 80% de leurs salaires », ajoute The Nation. Pour ne rien arranger, l’Institut national pour la santé, une agence du gouvernement fédéral qui subventionne des travaux de recherche, a vu ses budgets réduits. L’austérité est générale. A Washington, la chambre des représentants cherche maintenant à réduire de 42% les fonds alloués aux recherches en science sociale par la Fondation nationale pour la science. La compétition pour trouver de l’argent somme ainsi chacun d’apprendre à mettre en marché son travail. Une exigence qui se trouve au cœur d’un appel à candidature lancé en mars par la Texas A&M University pour une charge de maître de conférence en littérature. La définition de poste débute par un enthousiasmant défi, écrit en majuscule : “FOURNIR UN EXCELLENT SERVICE APRES VENTE”. Shakespeare vient désormais en seconde positon après les considérations commerciales.