La guerre contre les pauvres, et après ?

Il y a cinquante ans Lyndon Johnson déclarait la guerre à la pauvreté. Depuis, son héritage est régulièrement remis en cause, soulignant la difficulté américaine d’aborder la question sociale. En 1964, Lyndon Johnson prononce son premier discours sur l’état de l’union et déclare la “guerre à la pauvreté”. Barack Obama a, quant à lui, employé cette tribune mardi 29 janvier pour parler d’inégalités. Cinquante ans plus tard, la question sociale fait un retour marqué aux Etats-Unis, mais le changement de ton est notoire. A l’ère des 99%, toucher le plus grand nombre est la priorité. Ce fut le cruel enseignement de la guerre à la pauvreté, toute politique de redistribution risque de se heurter à l’individualisme. Pourtant, à l’époque un best seller consulté à la Maison Blanche avait su toucher les Américains au coeur, The other America. Poverty in the United States, (L’autre Amérique, la pauvreté aux Etats-Unis). Son auteur, le journaliste Michael Harrington, enquête sur le sort des oubliés du rêve américain, près de 50 millions de personnes, dit-il. Travailleurs non qualifiés et/ou migrants, personnes âgées, membres des minorités, tous étaient devenus invisibles selon Harrington, alors que se construisait l’utopie suburbaine. Porté par le mouvement pour les droits civiques, Lyndon Johnson trouve dans la lutte contre la pauvreté, qui afflige d’abord les noirs, un thème pour rassembler le pays tout entier et lancer un vaste programme de réformes sociales. C’est notamment à cette occasion que sont créées les aides médicales pour les plus pauvres et les personnes âgées. Cinquante ans plus tard, Lyndon Johnson et Michael Harrington pèsent toujours sur la conscience américaine, signe des difficultés à confronter un problème persistant dans le pays le plus riche du monde. En émule de Michael Harrington, le journaliste Sasha Abramsky dénonce ce qu’il considère comme une faillite morale. Dans son livre The American way of poverty, how the other half still lives (La pauvreté façon américaine, comment l’autre moitié survit), il visite certains des endroits les plus pauvres du pays, comme le fit son modèle. La misère est toujours là, constate-t-il, à la différence que les bons alimentaires, créés en 1964, forment aujourd’hui la base d’une économie de l’indigence. Dès les années 1970, il est évident que la pauvreté ne reculerait pas. Et si Sacha Abramsky se refuse à mettre en cause le programme social de Johnson, il regrette plutôt que l’on ne soit pas allé plus loin et que l’on ait fait le choix de lentement détricoter ce fragile filet de protection sociale. Celui qui allait être le principal artisan de ce démantèlement était un opposant des premiers jours. Ronald Reagan raconte dès 1964 dans un discours de campagne comment la femme d’un ouvrier souhaitait, selon lui, obtenir le divorce afin d’augmenter le montant de ses allocations familiales. La figure bien utile du pauvre indigne est née.



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